« Je m’accuse »

« Je m’accuse de complaisance dans le narcissisme
Je m’accuse de séduction maladive
Je m’accuse de gauchisme de Park Avenue
Je m’accuse d’arrivisme et de vénalité
Je m’accuse de jalousie et de frustration
Je m’accuse de feinte sincérité
Je m’accuse de chercher encore à plaire par cette auto-mise en accusation destinée à parer les coups  à venir
Je m’accuse de lucidité à deux vitesses
Je m’accuse d’être allé sur Canal + pour me venger de ne pas être une star
Je m’accuse de paresse orgueilleuse
Je m’accuse d’écrire des autobiographies pudiques
Je m’accuse de n’être pas le Hervé Guibert hétéro
Je m’accuse de sombrer dans la facilité à 9h36
Je m’accuse de ne pas être capable de beaucoup mieux que la facilité
Je m’accuse d’être l’unique responsable de ma neurasthénie
Je m’accuse d’absence totale de courage.
Je m’accuse d’abandon d’enfant.
Je m’accuse de ne rien faire pour changer ce qui ne va pas chez moi.
Je m’accuse d’adorer tout ce que je critique, en particulier l’argent et la notoriété
Je m’accuse de ne pas voir plus loin que le bout de mes deux nez
Je m’accuse d’autosatisfaction déguisée en autodénigrement.
Je m’accuse de ne pas savoir aimer
Je m’accuse de ne chercher que l’approbation des femmes, sans jamais m’intéresser à leurs problèmes
Je m’accuse d’esthétique sans éthique
Je m’accuse de branlette intellectuelle (et physique).
Je m’accuse d’onanisme mental (et physique).
Je m’accuse d’imputer à ma génération des défauts qui me sont propres
Je m’accuse de confondre désamour et superficialité (il n’y a pas de désamour quand on est incapable d’amour)
Je m’accuse de chercher la femme parfaite tout en sachant que la perfection n’existe pas, ceci afin de ne jamais être satisfait et de pouvoir me vautrer dans une confortable plainte geignarde
Je m’accuse de racisme antimoches
Je m’accuse de me foutre de tout sauf de moi
Je m’accuse d’accuser les autres parce que je les envie
Je m’accuse de vouloir le meilleur  mais de me contenter d’un peu
Je m’accuse de n’avoir rien de commun avec la ville de New York si ce n’est l’individualisme et la mégalomanie
Je m’accuse de brûler tous mes vaisseaux , de fuir mon passé, c’est à dire moi-même, et de ne pas avoir d’amis
Je m’accuse de stagnation bruyante  et de paternité malhabile
Je m’accuse d’irresponsabilité chronique, c’est à dire de lâcheté ontologique
Je m’accuse de laver mon linge sale en public depuis 1990
Je m’accuse de ne laisser derrière moi qu’un champ de ruines
Je m’accuse d’être attiré par les ruines ‘qui se ressemble, s’assemble ».
Et maintenant, le verdict :
Je me condamne à la solitude à perpétuité.  »

Frédéric Beigbeder ‘Windows on the World’

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